12 000 maisons passées au crible : le vrai visage caché du littoral à La Rochelle

Quand on évoque les « maisons des bords de mer », difficile de ne pas imaginer des villas de rêve, luxueuses, prêtes à accueillir des cocktails sur pelouse tondue et lunettes de soleil en option. Pourtant, si l’on s’aventure le long du littoral de la Charente-Maritime, le paysage raconte une toute autre histoire, bien loin du cliché balnéaire clinquant. À La Rochelle et dans ses environs, les vraies héroïnes sont discrètes : ni tape-à-l’œil, ni extraordinaires, souvent construites après-guerre… mais omniprésentes.

Une enquête de fond sur 12 000 maisons ordinaires

Pendant six longues années, l’historien de l’architecture Gilles Ragot a arpenté les rues de 41 communes côtières de la Charente-Maritime. Objectif : passer au crible 12 000 maisons individuelles ; attention, ici on oublie les palaces du Monopoly ! Dans leur écrasante majorité, ces bâtisses, édifiées entre 1945 et 1980, sont tout sauf luxueuses ou exceptionnelles. Beaucoup ont remplacé les résidences balnéaires huppées au fil de l’arrivée du tourisme de masse, dessinant un tout autre décor pour les stations de bains de mer.

Ce patrimoine de tous les jours s’illustre aujourd’hui grâce à une exposition itinérante gratuite à la médiathèque Michel-Crépeau, à La Rochelle, et dans un ouvrage du même nom signé Gilles Ragot. Exit les expositions qui ne sortent que les dorures et les volets en fer forgé pour mettre à l’honneur la fantaisie balnéaire des élites : ici, on braque le projecteur sur la banalité lumineuse des maisons dites “ordinaires”.

Des maisons modestes, devenues invisibles… et pourtant si familières

Souvent transparentes à nos yeux, ces maisons “de plage” ont pourtant façonné, telle une broderie invisible, le paysage quotidien de milliers de vacanciers. Michel Gallice, directeur du CAUE de La Rochelle, le rappelle : « On peut s’attacher aux grandes signatures, aux grands noms de l’architecture, mais ce n’est pas ce qui fait notre paysage. » Ces demeures ordinaires forment notre décor – il est temps de leur rendre hommage.

Mais au fait, qu’ont-elles d’extraordinaire ces maisons qui semblent, au premier regard, ne rien avoir de spectaculaire ?

  • Elles sont intimement liées à l’histoire du tourisme de masse et à la démocratisation des vacances.
  • Elles témoignent d’un temps où les populations, lassées de « souffrir à cause des guerres », se tournent vers une architecture plus fantaisiste, joyeuse, exotique.
  • Elles dévoilent des influences inattendues, comme celles de l’architecture brésilienne : claustras colorés, brise-soleil… jusqu’aux fameux volets roulants marron sur rails, venus eux aussi du Brésil après leur révélation dans la revue « L’Architecture d’aujourd’hui » de 1947.
  • Elles accueillent des touches de modernisme, tout droit venues de Californie, dans une douzaine de cas relevés : simples rectangles juxtaposés, toits plats, géométries sans fioritures…

À Châtelaillon-Plage, il suffit de lever les yeux devant la Villa Bonjoch, imaginée par Georges Morisseau. Derrière ses lignes épurées et son allure sage, elle invite la lumière grâce à un claustra incrusté de verres colorés, parfait pour proposer un petit sourire chromatique aux passants attentifs.

Du Logeco aux airs de pigeonnier à la fin de l’exotisme balnéaire

Autre star cachée des rues du littoral : la maison de type Logeco (logement économique et familial). Un programme du début des années 1950, lancé par concours national, permettait aux propriétaires de toucher la fameuse « prime million » lors de la construction. Le succès a été au rendez-vous jusqu’au milieu des années 1970, y compris à Châtelaillon-Plage où, sous des dehors modestes, la maison Logeco révèle de fausses ouvertures de pigeonniers, agrémentées de cubes de béton, et un toit à lambrequins. Un clin d’œil au faste balnéaire du début du siècle, lorsque les vacances étaient l’apanage des élites.

Mais plus que le style, c’est la généralisation et la banalisation de ces maisons qui marquent la fin d’une époque. La ville du littoral a perdu son aspect de villégiature exotique et fantaisiste, troquant son originalité pour une nouvelle normalité. Désormais, la simplicité prime, et il faut parfois un œil exercé pour déceler l’esprit ou la petite audace cachée dans la générosité des lignes et motifs.

Conclusion : un patrimoine à (re)découvrir au fil des promenades
Marcher dans les rues de La Rochelle ou sur les bords de mer charentais, c’est traverser une galerie à ciel ouvert de créations modestes mais pleines de vie. On serait bien inspiré d’y prêter attention – ou au moins, d’ouvrir grand les yeux lors de la prochaine balade, histoire d’applaudir, en silence ou à tue-tête, ce quotidien construit et partagé.

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